PrésentationSi on apprend peu sur l'histoire de la langue française, simplement survolée ici, d'autres éléments sont remarquables : d'abord la relative tolérance dont Egger fait preuve à l'égard des "patois", signalant à ses auditeurs que jamais ils n'ont autant été poursuivis qu'à cette époque (et le pire est à venir) : il précise à ce sujet que la pratique d'une langue régionale, d'un patois donc pour reprendre ses termes, est sans rapport avec le manque de patriotisme ; ensuite les pre_script_ions moralo-linguistiques qu'il réussit à loger, à destination des classes populaires (critique du parler "faubourien" dont il impute l'emploi à son auditoire, "vous") à relier à critique de l'alcoolisme et l'appel aux domestiques et aux bonnes à respecter l'ordre inscrit dans le nom qu'ils portent.
Un texte court mais intéressant donc.
_source : De l'histoire et du bon usage de la langue française, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1868, par Emile Egger, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des lettres de Paris, dans la série des Conférences populaires faites à l'Asile impérial de Vincennes sous le patronage de S. M. l'Impératrice.
MESSIEURS,
Voyager au loin est une belle chose ; rester chez soi ou y rentrer a bien aussi son charme ; sans avoir jamais couru longtemps les grandes routes, je connais le plaisir des voyages et j'apprécie plus encore les plaisirs moins coûteux que m'offrent souvent Paris et ses plus prochains alentours. On n'estime pas assez le département de la Seine, et l'on va souvent chercher bien loin de beaux paysages que l'on a tout près de soi. Telles sont, Messieurs, les réflexions que je faisais naguère en me préparant à vous parler ici de la langue française et de son histoire. Dans de précédentes conférences, vous ai promenés à travers des pays étrangers et lointains ; je vous ai entretenus de Rome, de la Grèce et même de l'Égypte. Il m'est doux aujourd'hui de revenir avec vous en France, et de vous entretenir des choses de notre patrie. Il se trouve d'ailleurs que le sujet dont nous parlerons ce soir est aussi neuf qu'intéressant, et je dis neuf non pas seulement pour les personnes qui n'ont reçu qu'une éducation élémentaire, comme sont peut-être la plupart d'entre vous, mais pour ceux que l'on nomme des gens du monde et même des lettrés.
Nous sommes très-fiers de notre langue et nous avons raison. Il y a longtemps qu'elle jouit en Europe de la plus grande popularité. Au XIIIe siècle, un Italien qui écrivait un livre plein de savoir et qui était jaloux de trouver un grand nombre de lecteurs, l'écrivait en fiançais de préférence à sa langue nationale, parce que, disait-il, "il n'y a pas de plus délectable langage ni de plus commun à tous (1)".
Depuis ce temps, l'heureuse réputation de notre langue n'a fait que grandir ; le français est devenu, pendant deux ou trois siècles, la langue des relations diplomatiques, dans toute l'Europe, et il s'en est fallu de peu qu'il ne prît dans l'Amérique du Nord le rôle que lui a enlevé la langue anglaise. Il y a cent ans, ou environ, je crois, un homme d'esprit disait : "On cherche une langue pour l'usage commun de tous les peuples ; elle est toute trouvée : c'est la langue française (2)". Soyons modestes, et rabattons beaucoup de ces éloges et de cette ambition ; il restera vrai que notre langue est une des plus belles et des plus riches que l'on parle sur la terre, une de celles qui ont produit le plus de belles oeuvres en vers et en prose. Elle exprime au plus haut degré le génie de notre nation : elle est une des meilleures parties de l'héritage que nos pères nous ont légué.
Et pourtant nous ne la connaissons, nous ne l'étudions guère qu'en vue de la pratique. Ses origines et la suite de son développement sont choses, fort négligées, non-seulement de ceux qui écrivent l'histoire générale de la France, mais de ceux mêmes qui nous racontent l'histoire de la littérature française (3). Nous avons, il est vrai, sous le nom d'École des Chartes, un établissement où l'on professe, entre autres sujets d'étude, la science du vieux français (4) ; une chaire a été récemment fondée au Collége de France pour le même enseignement (5) ; l'École Normale supérieure y prépare en quelque mesure les professeurs qui doivent diriger les études de la jeunesse dans les colléges et dans les lycées (6) ; mais tous ces efforts n'ont pas encore réussi â répandre dans le public beaucoup de notions satisfaisantes sur un sujet jusque-là réservé aux savants de profession. C'est au collége Chaptal que, pour la première fois, il y a quatre ans, on a commencé de l'enseigner dans un cours spécial, et l'un des auteurs de cette innovation, mon ami M. Pellissier, a publié, il y a un an, le premier ouvrage élémentaire où l'on puisse suivre les changements principaux qu'a subis notre langue depuis ses origines jusqu'à nos jours (7).
J'avais donc raison de vous dire que notre conférence de ce soir traiterait une matière doublement digne de vous intéresser, et par son importance et par sa nouveauté. En vous parlant ainsi, je ne prenais pas une simple précaution oratoire pour me faire bien venir de mes auditeurs.
Notes de l'introduction1. Brunetto Latini, écrivain du temps de saint Louis, préface de son Trésor (Tresoretto), espèce d'encyclopédie comme le moyen âge en a produit plusieurs.
2. Il y a sur ce sujet un spirituel Discours de Rivarol (1784) et deux ouvrages fort instructifs, l'un allemand, de Schwab (1803, traduit en français par Robelot), l'autre français, d'Allou (Paris, 1828).
3. On lira pourtant avec fruit sur ce sujet, quelques pages intéressantes dans les ouvrages de Geruzez (1861) et de Demogeot (3e éd. 1857).
4. Le cours dont il s'agit ici est professé depuis plusieurs années par M. Guessard, aujourd'hui membre de l'Institut. Voir : l'Ecole des Chartes, son passé, son présent, son avenir, par A. Vallet (de Viriville), 1867. C'est comme le complément de la Notice publiée sur le même en 1839, par Martial Delpit.
5. Le premier professeur de cet enseignement a été M. Paulin Paris, membre de l'Institut. Il était naguéres suppléé par son fils, M. Gaston Paris, ancien élève de l'école des Chartes, docteur ès lettres de la Faculté de Paris, lauréat de l'Institut.
6. Cet enseignement est surtout donné dans la conférence dite de Grammaire, que j'ai eu l'honneur de diriger pendant vingt-deux ans, et qui est aujourd'hui dirigée par M. Charles Thurot.
7. La langue française depuis son origine jusqu'à nos jours. Tableau historique de sa formation et de ses progrès. Paris, 1866, in-12 (librairie Didier).
CHAPITRE 1
Afin de simplifier autant que, possible une exposition dont le détail dépasserait facilement les bornes d'une conférence, je réduirai d'abord à trois périodes principales l'histoire de notre pays et des langues qu'on y a parlées.
La première sera la période gallo-romaine ; la seconde, la période romane ; la troisième, la période française.
Les plus anciens habitants de ce grand pays qu'on appelle aujourd'hui la France, étaient les Celtes ou Gaulois, divisés eux-mêmes en plusieurs races, mais qui parlaient des langues soeurs l'une de l'autre, ou, comme on dit en terme de grammaire, des dialectes sortis d'une même souche. Nos ancêtres alors n'étaient à vrai dire ni des barbares ni des gens tout à fait civilisés. Ils avaient une religion assez grossière, mais ils croyaient à l'immortalité de l'âme, et cette croyance leur inspirait un courageux mépris de la mort. Leurs institutions militaires et civiles étaient supérieures à celles des autres peuples de l'Europe, les Grecs et les Romains exceptés. Encore faut-il dire que les Gaulois avaient, un jour, envahi l'Italie et tenu en échec la fortune, alors naissante, des Romains ; et quant aux Grecs, établis depuis longtemps à Marseille et sur soute cette côte de la Méditerranée, ils y avaient introduit les usages et les arts de la civilisation la plus avancée.
A partir du premier siècle avant l'ère chrétienne, les Romains ont, à leur tour, envahi, colonisé et organisé la Gaule. Peut-être n'y ont-ils jamais été fort nombreux ; mais ils avaient sur les indigènes de grands avantages qui, pendant quatre au cinq siècles, assurèrent leur domination : c'étaient une discipline militaire plus savante, une religion moins mêlée de coutumes barbares, une législation plus équitable, une culture d'intelligence beaucoup plus développée. A tous ces titres, les Romains étaient supérieurs aux Gaulois, et voilà comment ils n'eurent pas trop de peine à faire prédominer la langue latine sur le sol de leur nouvelle conquête. Pendant plus de quatre siècles, le latin fut, dans la Gaule, la langue de la religion, de l'administration, des lettres ; il fut à peu près la seule qu'on enseignât dans toutes les écoles. Il se forma ce que l'on peut appeler une littérature gallo-romaine. Un témoignage, entre beaucoup d'autres, de cette prédominance du latin sur les dialectes indigènes, ce sont les monuments antiques de la Gaule, qui nous ont conservé cinq ou six mille in_script_ions latines, et à peine quarante ou cinquante courtes in_script_ions grecques et quinze ou vingt celtiques. Cette proportion ne peut être un effet du hasard.
En règle générale, on peut dire qu'un peuple conquérant a d'autant plus de chances de dominer le peuple vaincu, qu'il est lui-même plus avancé en civilisation. Peu importe d'ailleurs que les envahisseurs soient plus ou moins nombreux que leurs nouveaux sujets. Les annales de notre pays offrent un mémorable exemple de cette loi historique ; au IXe et au Xe siècles, des pirates venus du nord de l'Europe, sous le nom de Normands, ont fini, après plusieurs invasions successives, par s'emparer de la belle province à laquelle leur nom reste aujourd'hui attaché. En 1066, ces Normands, sous la conduite de leur duc Guillaume, sont allés conquérir l'Angleterre ; eh bien, savez-vous quelle langue parlaient alors les Normands ? Ce n'était plus celle de leur mère-patrie, de la presqu'île scandinave ou des îles de la Baltique, c'était le latin dégénéré que, sous le nom de langue romane, on parlait depuis plusieurs siècles dans le nord de la Gaule. En effet, cette population de pirates scandinaves, à la fois peu nombreuse et fort grossière, avait bien pu s'imposer par la violence aux populations riveraines de la basse Seine, mais une fois établie solidement dans sa nouvelle conquête, elle s'y était vue, à son tour, vaincue et, dominée par la civilisation des anciens habitants. Elle avait peu à peu désappris sa propre langue pour celle des Neustriens (comme on les appelait alors), si bien que le jour où Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, rédigea un code de lois pour ses nombreux sujets d'Angleterre, le code fut rédigé en langue romane. Ce recueil existe encore aujourd'hui, et c'est un des plus anciens monuments de notre langue (8).
Par ce détour, Messieurs, qui semble nous avoir éloignés du sujet de notre conférence, j'entre, au contraire, tout naturellement dans la seconde de nos trois périodes, celle que j'ai appelée romane.
A partir du IVe siècle, la Gaule, depuis longtemps romaine, avait été envahie, des Alpes à l'embouchure du Rhin, par des nations barbares qui, après de longues luttes, avaient fini par l'arracher à la domination de Rome. Au Nord, c'étaient les Francs ; plus bas, les Bourguignons ; au Midi, les Visigoths. Parmi tous les désordres et tous les déchirements de ces invasions, la culture des arts et des lettres avait bientôt disparu ou s'était réfugiée dans les monastères. Peu ou point d'écoles pour transmettre les traditions du bon langage latin ; peu ou point de grammairiens pour les fixer dans des livres d'enseignement. Les écrivains eux-mêmes, tels que le célèbre Grégoire de Tours, qui a raconté d'ailleurs d'une manière si dramatique l'histoire de nos premiers rois, ne parlaient plus qu'un latin tout à fait indigne de la belle littérature qui avait jadis fleuri en Gaule à l'imitation de l'Italie. Mais si le latin dépérissait alors, ce n'était pas pour mourir, c'était pour se transformer (9).
Abandonné à lui-même, l'instinct populaire fit alors ce qu'il fait toujours en pareil cas : il altéra les mots, les raccourcit, les allongea ; il simplifia la déclinaison et la conjugaison latines, et, par suite, les règles autrefois suivies pour la construction des
phrases ; si bien qu'au bout de quelques siècles, le latin se trouva changé en une langue nouvelle qu'on appelait volontiers le roman, en souvenir de son origine romaine et par opposition aux dialectes importés en Gaule par les conquérants barbares (10). Dans le roman, quelques mots étaient restés des anciens dialectes celtiques ; quelques mots germaniques s'y étaient introduits avec les Francs, les Burgondes, les Visigoths et les Normands ; mais le fond était, en définitive, la langue latine, la langue des soldats de Jules César et de l'empereur Julien (11), peu à peu défigurée par un travail instinctif et populaire.
C'est là encore un fait notable et que j'ai à vous signaler. Le génie d'un seul homme, si grand qu'il fût, a toujours été impuissant à créer une langue et à la faire accepter par une nation, si petite qu'elle fût. Partout où paraît une langue nouvelle, tenez pour certain qu'il s'est produit une nation nouvelle et que cette langue est l'oeuvre de la nation. En ce sens, on peut dire que la formation des langues est une oeuvre essentiellement populaire. Sur le fond une fois constitué par un travail commun, les esprits d'élite, les grammairiens, les savants, les littérateurs, réunis ou non en corporations telles que nos académies, peuvent exercer quelque influence ; ils améliorent, ils corrigent la langue du peuple ; ils en fixent les lois ; ils en rédigent le dictionnaire. Mais tout cela est un travail postérieur et secondaire ; l'oeuvre principale a pour auteur le peuple même, qui s'est créé un idiome à son usage, dans l'exercice à peu près complet de sa liberté. Cela me conduit à une autre observation non moins grave que la précédente.
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